Le syndrome de l’Ouroboros

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Vous avez l’image ci-dessus : l’Ouroboros, le serpent qui se mord la queue, anneau-monde qui forme un vase clos, protecteur, ouvert à de multiples interprétations.

Et bien pendant mes 4 années chez Glénat, Cédric Illand éditeur maison et moi-même, avons étudié les projets hybrides (numérique/papier et numérique/audiovisuel…) qui nous ont été soumis par des créateurs de tous horizons. Sur les dizaines de projets reçus, seulement 4 ou 5 tenaient la route et le reste souffrait de plusieurs défauts inhérents à leur nature, et posaient une question franche : étaient-ils réellement pertinents pour une maison d’édition de BD ?

Très vite, Cédric et moi sommes arrivés à un constat que je nomme ici, avec le recul, « le syndrome de l’Ouroboros ». Il se définit d’une manière toute simple : les créateurs ne savaient pas quelle forme donner à leur projet pour qu’ils nous tapent dans l’œil, et nous ne savions pas vraiment quels critères adopter pour en mesurer l’intérêt et in fine le coût d’investissement. Le serpent se mordait la queue en somme.

Les éditeurs étudient à longueur de journée des projets émanant d’auteurs avec lesquels ils travaillent, d’auteurs établis non encore signés à leur catalogue ou encore d’auteurs novices. Là, nous étions confrontés à des auteurs novices sur un mode de narration nouveau, donc dans un questionnement évident, et nous n’avions pas de réponses satisfaisantes à leur apporter.

Leurs projets demandaient non seulement d’être appréciés pour leurs qualités éditoriales, mais aussi évalués à partir des modèles existants à même de rassurer en interne. Cela signifiait, pour chaque étape, de démontrer la pertinence, de défendre le potentiel, d’argumenter « encore plus » que pour un projet traditionnel. Il fallait convaincre, imaginer une économie nouvelle, éprouver nos idées… Autant dire les choses clairement, aucun véritable projet numérique de création n’a passé toutes les étapes et n’a vu le jour en l’état.

Au bout d’un an à viser des projets que nous ne retenions pas, nous avons pris conscience, Cédric et moi, qu’il fallait sans doute aiguiller davantage les auteurs susceptibles de développer un projet ad hoc, et sur cette logique de bon sens, nous avons rencontré plusieurs nouveaux écueils : les auteurs qui nous auraient intéressés étaient engagés sur des projets éditoriaux traditionnels (entendez en livre papier) et leurs éditeurs voyaient d’un mauvais œil toute ingérence dans leur production. Pouvions-nous jouer contre notre propre équipe ? Les auteurs eux-mêmes n’étaient pas toujours en capacité de libérer de leur temps sur un projet qui relevait du prototype, qui pouvait remettre en question leurs schémas économiques habituels.

Au final, il nous est apparu que pour rendre Glénat moteur sur des projets de création numérique, il nous restait à montrer la voie, d’initier un projet en interne, en ayant conscience de nos compétences autant que de nos limites. Les limites en premier lieu ont été le temps disponible , et si beaucoup a été débroussaillé avec l’apport en particulier de mon assistante apprentie d’alors, l’énergique Léa Louis (dont je vous reparlerai dans un autre retour d’expérience), nous n’avons pas dépassé le stade du cahier des charges.

C’est la vie des entreprises de tenter des projets. Si de l’intérieur il a été difficile de créer un modèle, avec les ressources à notre disposition et la prise en compte des écueils que nous avions pointés, il est encore plus compréhensible que très peu de projets numériques aient vu le jour chez les éditeurs du marché ces dernières années. Et de reposer la question en ouverture : ces projets sont-ils réellement pertinents pour une maison d’édition de BD ?

Il ne me revient pas de parler à la place de Glénat ou des autres maisons d’édition. J’observe cependant que les enjeux dépassent de loin la question de savoir maîtriser un projet qui sort des cadres habituels. Ces enjeux se posent sur l’identité et l’évolution que ces maisons entrevoient, leur vision en somme. là où des éditeurs se voient comme des gestionnaires d’IP (propriétés intellectuelles) et se donnent les moyens en interne de faire fructifier les œuvres que les auteurs leur ont confiées en les portant vers l’animation, le jeu vidéo ou d’autres déclinaisons, d’autres se concentrent sur leur cœur de métier, qui est de faire des livres en papier vendus en librairies. Les deux positions sont en soit respectables.

Pour ma part, il me semble que les évolutions en cours dans les industries culturelles, avec une accentuation très forte de la verticalité et de la transversalité des contenus, les premiers sont mieux armés pour résister à la force de pénétration des gestionnaires de contenus étrangers, qu’ils se nomment Disney, Marvel, DC Comics ou Shueisha.

En conclusion, le syndrome de l’Ouroboros n’est pas seulement un problème de bonne distance de langage et de compréhension, d’appréciation et d’audace à aller vers des territoires hors de notre zone de confort. C’est aussi un problème dynamique qui se figure aisément : plus le serpent mange sa queue, plus le cercle qu’il protège se resserre et plus la place qu’il occupe se rétrécit. Statique, il ne peut aller nulle part, il n’est pas dans le mouvement autre que l’auto-ingestion, qui annonce sa propre fin, auto-destructrice. Il peut aussi miser sur le statu quo. Dans ce cas il reste coincé, sera affamé et reprendra tôt ou tard son alimentation mortifère.

Ce qui a amené le serpent à se mordre la queue en premier lieu reste à découvrir, et je vous laisse méditer dessus 🙂

Sébastien Célimon

Merci à Cédric Illand et à Léa Louis qui ont accepté que je les cite et dont j’espère ne pas dénaturer l’apport dans la partie retour d’expérience de ce billet.

Copyright image : “Ouroboros – The Lion and the Snake” by Sebastien Wiertz is licensed under CC BY 2.0

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4 réflexions sur “Le syndrome de l’Ouroboros

  1. Voici une réalité bien posée qu’il faut considérer effectivement avec hauteur. Les grands groupes éditoriaux n’ont que rarement intérêt à soutenir la création originale et s’axent toujours vers une observation des mouvements de la création, attendent les réalisations rentables, puis rachètent ou copient les idées ainsi validées.
    Ainsi un regard sur les grandes émergences créatives dans l’histoire de la BD en France montre qu’elles furent toujours le fait de petits éditeurs, ou de groupuscules d’auteurs ou de passionnés. Métal Hurlant, Fluide Glacial, L’Association, mais aussi Lug pour les comics, ou Tonkam, Animeland, Japan expo pour les mangas, ont en commun d’avoir réorienté le monde éditorial, généré une lignée économique pérenne, représenté un choix générationnel. Ils se caractérisaient également par une forme d’inconscience économique et de liberté créatrice, apanage des bricoleurs mus par la passion plus que par l’évidence d’une rentabilité jamais garantie. Des fous, aux yeux de tout contrôleur de gestion qui se respecte. Là est peut-être la liberté perdue de la BD en notre temps, l’idée d’un groupe, d’une bande de potes, apprenant toujours sur le tas, produisant par une forme de nécessité intellectuelle, du bon, du moins bon, du moche ou du beau, mais, avant tout, du vrai.
    Le paradoxe de notre époque tient sans doute à ce que nous vivons aujourd’hui une période mue par une de ces vagues de changements fondamentaux. Des créateurs émergent partout, autour du numérique, des réseaux sociaux, influencés par une culture mondiale, fusionnant des genres, posant finalement les bases de futures licences ouvertes sur la vente de droits internationaux et une exploitation à 360°, interpellant une nouvelle génération de consommateurs. On en tiendra pour preuve l’ovni Ki-Hi, manga modeste à la française, scénarisé par un célèbre youtubeur, et qui se classa en 2016 en seconde place des meilleures ventes de manga, derrière un shonen locomotive de Shueisha, par la grâce des followers du youtubeur. Voici le public nouveau. Et bien évidemment, nul dans le monde éditorial ne manifeste d’intérêt pour cette génération étrange et méconnue des grands capitaines d’industrie dont la majorité sera à la retraite dans une petite décennie. La poule, le couteau, vieille histoire…
    C’est donc bien une vieille histoire qui se répète. Celle d’une rupture générationnelle, une incompréhension culturelle entre les créateurs et les éditeurs exploitants. Mais aujourd’hui, elle se double d’une rupture technologique, et technique. Technologique, car les grandes maisons en sont encore à mettre en place une activité digitale squelettique, faite d’un peu de communication et de beaucoup de repackaging. Technique, car les auteurs traditionnels ne sortent pas du format de création habituel de l’album, dans un monde où tout repose désormais sur la création chapitrée.
    Il est alors peut-être vain aujourd’hui d’espérer quelque prise de conscience rapide d’un monde reposant sur l’économie du papier et qui voit son marché rebondir depuis deux ans. L’urgence seule génère le changement. D’autant que désormais, les créateurs se doivent de comprendre qu’ils pourront trouver de nouveaux interlocuteurs, plus éclairés sur l’évolution économique et stratégique de la BD. Demain, mais déjà aujourd’hui, Amazon ou Apple seront les éditeurs. Ils ne seront pas forcément plus bienveillants que les précédents, mais ils auront l’avantage d’offrir à leurs auteurs la perspective d’un marché mondial et multiproduits. Aujourd’hui, et plus encore demain, le géant Shueisha « chasse » les jeunes auteurs en France, au nez et à la barbe des éditeurs qui sous-estiment ce fait, une fois de plus. Rien de nouveau sous le soleil, en somme, Disney fait ses « courses » depuis bien longtemps en France pour débaucher les artistes, et Illumination Entertainment séduit le monde avec Gru et ses Minions, dont le générique de fin regorge littéralement de talents français débauchés.
    Les mauvaises habitudes de roi fainéant sont certes toujours l’Alpha et l’Omega des groupes éditoriaux français, mais cette fois, les concurrents sont des géants mondiaux, munis de contrats multi-produits séduisants qui n’hésitent plus à siphonner les jeunes créateurs. Et l’on peine à imaginer comment les groupes français pourraient se mettre à tel diapason, sinon Ubisoft, seul groupe français émergeant à portée internationale dont les ambitions de conquête ne sont plus à démontrer.
    Sic transit gloria mundi ?

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  2. Ne pourrait-on pas imaginer une sorte de « labo de R&D » en interne, à qui on allouerait un certain budget pour faire de la « recherche » justement, avec un équipe d’auteurs, de développeurs, etc. pendant 1 ans ou 2, sans chercher de retours sur investissement, en tous cas immédiat? Une forme de recherche « fondamentale »? (J’en rêve!)

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  3. Si l’on lorgne du côté de la musique au format numérique, on notera que c’est l’arrivée d’un opérateur étranger au marché de la musique (Apple) qui a réussi à bousculer et dynamiser ce qui était en place.

    Le problème des éditeurs papier étant qu’ils se retrouvent face à un ouroboros différent, à savoir que le marché numérique est petit, donc on investit peu dessus (puisqu’il est moins rentable, et donc plus risqué, que le marché papier), ce qui fait que le marché numérique reste petit. Si l’on reprend le parallèle avec Apple et le monde de la musique, il faudrait un opérateur extérieur au monde de la bande dessinée qui viendrait proposer une offre différente, qui bousculerait un peu tout, ce qui ferait que les éditeurs traditionnels n’auraient par la suite pas d’autre choix que de s’y rallier. Problème: avec izneo, d’une certaine manière, les éditeurs traditionnels ont d’ores et déjà vérouillé une partie du marché, limitant ainsi cette possibilité de nouvel entrant…

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    1. L’autre problème complexe pour un grand groupe éditorial repose sur la concurrence des supports puisqu’il n’y a pas de système en place réorientant un public digital vers des versions papiers. Or nous demeurons dans un marché du papier, organisé en fonction (du print à la diffusion distribution, librairie etc…) de la vie et de la réalité du papier. Tout le système économique repose sur des décennies de stratégies axées sur le papier. Un basculement rapide et violent d’un marché de consommateurs du papier vers le tout digital serait sans doute un drame pour des groupes éditoriaux dont une grande part de la valeur repose dans les stocks où s’entassent des dizaines de millions d’exemplaires, qui, dans un monde digitalisé, ne vaudrait plus que leur poids en pâte a papier. La valorisation globale des entreprises éditoriales chuterait d’autant.
      Si l’on pousse l’expérience encore plus loin, on peut s’inquiéter de cet enfermement considéré deux particularités. L’une est que le papier c’est avant tout le bois, et que le bois reste une matière première sensible, de plus en plus soumise à nécessité de contrôle. Pour raison écologique, puisque la déforestation est une problématique vitale pour le vivant comme pour la planète, pour raison économique puisque les forêts gérées de manière durable sont une illusion qui ne fait pas oublier qu’on coupera toujours plus vite que cela ne pousse. L’autre est que l’utilisation de papier pour la presse et l’édition représente une part minuscule dans l’utilisation du bois, ressource fondamentale pour d’autres industries qui sauront prendre contrôle de leur matière première au détriment des petits utilisateurs que sont les éditeurs, lesquels devront suivre les fluctuations de coûts que la raréfaction de la matière première imposera. On dit généralement que le prix de la baguette de pain ne baisse jamais, pour expliquer l’évolution du prix du livre, mais ce n’est certes pas le prix payé aux auteurs qui explique la montée du prix moyen d’une BD, car ce dernier n’a que très peu évolué, contrairement aux problématiques liés à la fabrication. Je vous fais grâce d’un paragraphe de plus sur le cas du pilon, dont les chiffres effarants sont connus.
      Le digital apparaît de fait comme une voie de survie pour le livre, reste qu’avant tout chose, il y a des stocks à vendre, comme disait l’autre…
      La solution de développement pérenne et intelligente passerait sans doute par une association des forces de chaque support, avec une diffusion chapitrée en mag digital multilingue et gratuit, populaire donc, ouvrant sur des souscriptions pour du print à très haute valeur ajoutée, évitant le stock, le pilon et le gâchis et permettant de rééquilibrer l’économie de la gratuité digitale. Une mutation impossible pour qui valorise son entreprise pour moitié sur son stock.

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