Ecueils d’un projet papier ET numérique

Parmi les missions que je m’étais assignées ces dernières années, il y avait la nécessité fondamentale de réfléchir à plat sur les nouveaux modes de narration possibles grâce à l’apport du numérique. Avec Léa Louis, en particulier, nous avons passé du temps sur les caractéristiques d’un projet bimédia, c’est-à-dire un projet papier et numérique à la fois. Nous nous étions donné comme contraintes de prendre deux récits de bande-dessinée afin de ne pas nous perdre dans des considérations trop larges par rapport aux natures des contenus. Nous nous sommes également fixés la contrainte que les deux récits devaient être autonomes, c’est-à-dire compréhensibles et auto-suffisant. Cela permettait de ne pas assujettir un contenu par rapport à l’autre et ne pas donner non plus l’impression que l’un pouvait n’être que le bonus (accessoire donc) de l’autre.

On s’était dit que ce serait facile, on avait plein d’idées super originales et géniales, on était sur un nuage, et puis… On a réalisé que ce n’est pas du tout aussi simple que ça. Jugez-en :

D’un point de vue créatif, nous nous sommes immédiatement heurtés à un premier écueil d’importance : un livre en papier propose un contenu linéaire, statique, figé, alors qu’une création en BD numérique permet des expériences de lecture élargies, qui peuvent ou non impliquer via l’interaction le lecteur. Voulions-nous faire l’impasse sur ces possibilités et nous limiter à un simple PDF ? C’aurait été nié une grande partie de l’intérêt du numérique et remettait en cause l’intérêt d’un projet bimédia. A quoi bon une version numérique si on peut l’imprimer et dans ce cas pourquoi ne pas faire deux livres papier ?

Comment les deux récits allaient-ils s’articuler entre eux d’un point de vue narratif ? Chronologiquement ? Par la variation du point de vue, comme dans Rashomon d’Akira Kurosawa ? Devait-on mettre en scène des personnages différents, ou si nous croisions les mêmes, il fallait s’assurer que ce qui leur arrive n’est pas fatal, ou trouver des biais pour que les conséquences d’un récit soient cohérentes dans l’autre. Nous avions décidé de ne pas déterminer de genre au projet, mais nous supposons que des types de récits se prêteraient mieux que d’autres à l’exercice.

Ensuite, les conditions d’accès et la circulation du lecteur entre les deux créations questionnaient. Comment amener les lecteurs qui auraient acheté la BD à lire aussi la création numérique, et vice-versa ? Un simple bandeau sur la couverture et un renvoi vers une adresse web sur l’album papier et un formulaire de commande de la version papier accolé au récit numérique pouvaient-ils suffire ? Devions-nous ne rendre accessible le contenu numérique qu’après lecture de la version papier, par un code unique par exemple ? Dans ce cas nous cassions notre volonté de récits complémentaires mais autonomes, et nous créions surtout l’idée que le numérique venait bien en bonus du papier, ce qui n’était pas du tout notre envie. Devions nous rendre payante la version numérique ? Il y avait une réflexion marketing à envisager dès le début, afin de jouer sur la double nature du projet, ce qui concrètement demandait d’avoir une communication on- et offline.

Irrémédiablement cela nous a amené à la manière de budgétiser un tel projet. Nous étions familiers des productions d’un album de BD, de la répartition des coûts et des projections utiles au calcul de recouvrement des frais engagés et de rentabilité. Mais ici, fallait-il créer deux contrats pour deux contenus différents ? Car nous étions lucides, l’économie du projet, par tropisme naturel d’une maison d’édition papier, était de concentrer les attentes sur l’exploitation papier, et les ventes numériques auraient au mieux été un plus. Cela nous poussa à nous dire que le seul moyen était de définir un prix du livre élevé qui permettrait d’amortir les coûts de la partie numérique. Et il fallait surtout ne pas sous-évaluer le coût de la partie numérique.

Pour résumer, nous conseillerions aux porteurs de projets bimédia qui suivraient les contraintes établies de manière arbitraire en tête de billet, ceci :

  • Bien envisager en amont les équilibres économiques des deux médias afin que l’un ne soit pas pénalisé plus que l’autre sans l’avoir prévu
  • Penser les deux récits en s’assurant qu’ils restent compréhensibles quel que soit l’ordre dans lequel on les prend. C’était un écueil observé autrefois par exemple dans la première BD d’Assassin’s Creed où, sans les éléments du jeu, l’histoire était vraiment absconse.
  • S’assurer que l’on a les compétences de ses ambitions : le lecteur sur papier et le lecteur sur numérique méritent tout deux une même exigence en terme de qualité de réalisation. Pour le dire autrement, dans la conception d’un projet bimédia, l’intensité des efforts doit être égale quel que soit le média. C’est une gageure pas évidente à tenir, autant le dire.

Pour conclure, je citerai deux projets bimédia qui m’ont particulièrement séduit ces derniers temps. Le premier est l’adaptation humoristique du Grand Méchant Renard de Benjamin Renner chez Delcourt. Elle propose sous forme de turbomédia ludique de tester toutes les voies possibles que le Renard peut emprunter pour accéder au poulailler convoité. C’est distrayant et un complément parfait à la drôlerie de l’album.

Le second, présenté bien après que Léa et moi ayons eu nos séances de brainstorming, a l’immense qualité de très bien illustré ce billet. Il s’agit d’un second Turbomédia, dont la beauté est saisissante sur un grand écran d’ordinateur : John’s Small Adventure de Mathieu Bablet, qui raconte un petit épisode tiré de son extraordinaire album Shangri-La, chez Ankama. J’ai un regret, c’est que lorsque j’ai lu l’album sur Izneo (en ligne, donc), je n’ai vu nulle part de référence ou de lien renvoyant à ce contenu, alors qu’il est vraiment formidable. Pour l’anecdote, l’ambiance de cet album rappelle beaucoup celle de la série The Expanse sur laquelle j’ai écrit récemment.

Si vous avez d’autres exemples probants, surtout n’hésitez pas en commentaires.

Et dites-vous que si vous êtes capables de mener à bien un projet bimédia, alors un projet transmédia est à votre portée 🙂

Sébastien

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