Les spécificités de la BD numérisée

 

A la suite d’un échange avec un blogueur spécialisé dans l’édition numérique, celui-ci me demandait quelles étaient les spécificités de la BD numérisée et pourquoi celle-ci aurait une trajectoire commerciale différente de l’édition en noir et blanc, entendez notamment un taux de croissance fort quand les chiffres officiels du marché parlent d’une croissance assez faible, voire d’une stagnation. Voici basées sur mon expérience et mon analyse les raisons (supposées, j’ai en ces sujets des convictions, non des certitudes) de ces spécificités, en plus des arguments exposés lors du billet sur la réalité de ce marché :

En premier lieu, la nature même d’une BD numérisée (c’est-à-dire un album scanné, transformé en PDF ou en epub) la distingue d’un texte littéraire, fictionnel ou non. Elle requiert un traitement spécifique, nécessite l’homothétie et doit tendre à être la plus fidèle aux attentes (pas toujours formulées, soyons clair) des auteurs.

Techniquement, une BD numérisée c’est plusieurs dizaines de Mo a minima alors qu’un ouvrage de texte c’est parfois quelques centaines de Ko. Elle nécessite des lecteurs (applications de lecture) adaptés, pourvu ou non d’outils complémentaires pensés pour optimiser l’expérience de lecture, telle que la lecture case à case ou guidée. Contrepartie de cette spécificité technique, en vente au détail, il n’y a qu’une dizaine de plateformes qui gèrent ce format et proposent l’achat de BD numérisées, et parmi ces opérateurs il y en a tout de même 5 qui sont spécialisés (ComiXology, BDBuzz, Izneo, Sequencity, Ave!Comics), ce qui est un cas particulier et unique dans l’édition numérique. C’est une force car chaque acteur doit redoubler d’ingéniosité pour se démarquer. Combien de plateformes de littérature ne proposent par exemple que du roman ?

Pour savoir si un marché prend, un indicateur essentiel est le taux de recrutement. Or ce que j’ai observé dans mon précédent poste, c’est que deux séries ultra connues plaçaient leurs tomes 1 pendant trois années d’affilée dans le top 5. Mieux, le volume de vente augmentait d’une année sur l’autre. Comme on ne peut guère perdre, prêter ou offrir un tome numérique, cela signifiait que le marché, même modeste, augmentait le nombre de ses clients utilisateurs. La difficulté ensuite consiste à les fidéliser (mais c’est un autre sujet !).

La croissance forte constatée pendant mon temps chez Glénat est liée à plusieurs facteurs. La constitution à marche forcée d’un catalogue avec des lignes de force qui se sont précisées à l’usage. Plus vous proposez des titres, plus vous augmentez la surface et la visibilité de votre catalogue et mécaniquement les revenus associés. Il faut apprécier le moment où on pose son analyse. Nous sommes encore dans le temps de construction de catalogue et de réseau commercial.

Si la consolidation est proche, des acteurs appelés à jouer un rôle supposément important n’ont pas encore lancé leur offre, ni même fait mouvement. Le marché est jeune, et la fougue de sa jeunesse peut avoir tous les atours d’un mirage. Partie après les autres, la BD numérisée bénéficie de vents porteurs mais elle va elle aussi, sans doute, atteindre des paliers de croissance plus en phase avec les taux constatés par ailleurs, par simple effet de rattrapage. A moins que de nouveaux relais de croissance soient explorés, en phase avec les usages du numériques et en misant sur les atouts uniques de la BD numérisée.

Premier atout majeur : la durée de lecture. Une BD standardisée de 44 pages se lit en quelques dizaines de minutes, ce qui est très rapide. Cela fait de la BD un contenu qui ne demande pas trop « de temps de cerveau disponible« , compatible avec une société où les consommations culturelles semblent parfois frénétiques, ou tout du moins s’accélère.

En outre, second atour majeur, la sérialisation des BD et surtout des manga. Elle invite à passer d’album en album, d’épisode en épisode, à l’instar des séries télé. C’est la revanche du feuilleton en somme. L’essentiel de l’offre aujourd’hui est centrée sur la vente à l’acte. Il n’existe pas encore (même si des offres comme Izneo y tendent) de Netflix de la BD numérisée, avec un catalogue pléthorique, multilingue et des contenus exclusifs, voire auto-produits. Or ces modes de consommation sont plébiscités fortement par les consommateurs, que ce soit en musique, en contenus audiovisuels ou en jeux vidéo. Mais ces questions relèvent de la prospective et feront l’objet de billets ultérieurs 🙂

Marché décorrélé et asynchrone, typologies différentes du papier, contenus sériels à consommation rapide, n’en jetez plus, la BD numérisée a encore tout à prouver mais a aussi de sérieux arguments !

Qu’en pensez-vous ?

Sébastien

 

 

 

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