Wolfsmund, fin d’un manga virtuose et haletant

Devant l’offre pléthorique et sa vitesse de sortie soutenue d’un tome à l’autre, il est bon parfois d’attendre un nouveau manga des mois voire des années afin d’en mesurer l’attrait toujours fort et sa résonance avec nos goûts évolutifs. Ainsi de la série Wolfsmund, chez Ki-oon, qui se clôt sur un huitième et dernier épisode toujours très intense.

Elle raconte comment au XIIIème siècle, sous l’impulsion du fameux Guillaume Tell, s’est organisée la résistance face à la domination cruelle et violente de la maison Habsbourg sur les cantons de ce qui n’était pas encore la confédération suisse. Empruntant à la fois à la légende de l’archer virtuose et sur des personnages réels, Wolfsmund cristallise la rage des paysans et montagnards suisses face à l’oppression autrichienne.

Le cœur de la série est à cet égard concentré sur la forteresse de Wolfsmund, verrou imaginaire entouré d’à-pics vertigineux au cœur des montagnes, qui empêche les cantons de se fédérer. Vigie d’une efficacité redoutable, Wolfsmund est commandée par Wolfram, créature angélique d’une cruauté et d’une malice hors du commun. Il semble impossible de renverser son règne de terreur que les cinq premiers tomes de la série décrivent avec un brio remarquable, par une succession de scènes insoutenables, combats d’une lisibilité virtuose, sévices et tortures physiques et psychologiques, jusqu’à un assaut haletant qui m’a collé aux pages comme jamais. La pitié n’existe pas dans Wolfsmund et les sanctions de part et d’autre sont brutales mais n’aspirent qu’à imposer l’ordre. Militaire et unilatéral pour les Habsbourg, confraternel et identitaire pour les cantons. Radical.

Bien que résolument à destination des grands adolescents et des adultes, il n’y a guère de complaisance ni de gratuité dans le traitement de l’histoire. L’auteur, le mangaka Mitsuhisa Kuji, s’applique tout autant à rendre compte du raffinement et de la créativité des bourreaux qu’à donner vie à des personnages riches et passionnants, humains enragés ou découragés, en un mot touchants. Il déploie ainsi une galerie de personnages très variés, mus par des motivations triviales (jouer de la musique en paix) ou plus grandes qu’eux (réunir les cantons pour repousser le joug des Autrichiens), éprouvant les relations familiales et hiérarchiques, la fidélité, l’ambition, le désir de vengeance…

Autant il use de manichéisme avec le caractère résolument maléfique de Wolfram dont Wolfsmund est la projection hantée, autant il réussit à rester à hauteur des femmes et des hommes de part et d’autre, avec en début de série un tout petit peu de facilité dans l’exposition érotico-tourmentée du corps féminin. Cette ambiguïté fait écho à celle de l’auteur auprès duquel il a fait ses classes, Kentaro Miura, l’auteur de Berserk et ressemblerait presque à une concession à la lecture complète de la série. Par bonheur, il s’éloigne assez vite de cet exercice de style pour se concentrer sur les enjeux stratégiques et l’affrontement déterminé et jusqu’au-boutiste de ses personnages.

Wolfsmund se termine sur un huitième et dernier tome attendu tant dans sa résolution que dans le fracas final de la restitution de la bataille de Morgarten, qui scelle le sort des cantons et ouvre sur une nouvelle ère qui aboutira à la Suisse contemporaine. Même si le déroulé de la bataille est plus mécanique et moins organique que la prise de Wolfsmund, même si elle a moins de panache et de rage et que la sanction est moins jouissive, Mitsuhisa Kuji parvient à maintenir l’extraordinaire énergie qui sourd de toute la série. On n’a pas de peine à imaginer l’état d’épuisement qu’il a dû ressentir en achevant cette œuvre haletante, inhabituellement longue à accoucher pour un manga (un tome par an, là aussi proche de son aîné Miura).

Je ne peux que recommander de vous procurer toute la série à présent complète, pour une longue lecture délicieuse de tension, et remercie les éditions Ki-oon pour l’avoir portée au public français, véritable révélation pour moi et un plaisir jamais démenti au fil des années.

Sébastien

PS : Merci Victoire !

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