Territorialisation et extra-territorialité

Avec l’exploitation numérique d’un catalogue s’est posée la question centrale de la territorialisation, c’est-à-dire définir les territoires (au sens de zones commerciales souveraines) où les versions numériques d’un livre sont autorisées à la commercialisation. L’usage par défaut est d’autoriser une diffusion « Monde« , c’est-à-dire permettre aux plateformes de vente, sous réserve qu’elles soient elles-mêmes autorisées par les pays adressés, de rendre disponible l’ouvrage numérique partout où cela est possible. Attention cependant, cette autorisation concerne d’abord les versions que les éditeurs ont le droit de commercialiser. C’est à l’ayant-droit (auteur, éditeur, agent…) de veiller à ce que, pour des questions de respect contractuel de territorialité, deux éditions de deux éditeurs différents dans une même langue ne se retrouvent pas en concurrence.

Car penser la territorialisation incite à penser la pertinence de la langue et sa cible. A qui s’adresse t-on exactement quand on imagine le client hors-frontière ? A l’un des 3 millions de français de l’étranger, dont les expatriés ? Aux peuples réunis dans le large réseau international qu’on appelle la Francophonie ? A des apprenants en quête d’ouvrages ? Ou à ce français qui part en vacances sur une plage exotique et veut simplement une continuité de service ? Que cherche t-on à obtenir quand on rend disponible son livre dans le monde entier ? A une rencontre miraculeuse avec un lecteur sur la Péninsule du Kamtchatka ? A divertir un scientifique à la Base Dumont-D’Urville ? A séduire un producteur hollywoodien pour lui vendre les droits d’adaptation pour un blockbuster ? Ces exemples prêtent à sourire mais le numérique les rend possible à défaut de probable, avec une facilité déconcertante et inédite, pour peu que le réseau 4G ou le Wifi soient fonctionnels. Et rien que cela change totalement la perception que l’on peut avoir de la diffusion de son catalogue et de ses œuvres en numérique.

Adresser les francophones invite aussi à penser les locuteurs d’autres langues. Pourquoi pas en effet, puisque les tuyaux sont ouverts et les frontières abolies, adresser un hispanophone ou un anglophone et ainsi pénétrer des marchés autrefois totalement inaccessibles par manque de ressources et de moyens économiques ? Là où il est matériellement impossible d’attaquer un marché du livre avec des centaines de milliers d’albums imprimés en priant très fort pour que ça marche, cela devient tout à coup très possible, à des coûts très faibles, en passant par les réseaux numériques.

Oui, proposer un livre traduit par nos propres soins est facile. Non, ce n’est pour autant pas suffisant. C’est faire la moitié du chemin que de se contenter de traduire un ouvrage : il faut le penser dans une forme familière aux marchés visés, ou pour le dire autrement, il faut le localiser, le positionner éditorialement comme un livre en adéquation avec l’offre locale tant au niveau du format que des prix de vente. Ensuite, il faut le rendre visible, c’est-à-dire l’accompagner d’une animation commerciale et marketing (promotions, relations presse, e-marketing, partenariats…). Il est stérile de rendre disponible un ouvrage sans en informer la plateforme qui le propose automatiquement, sans faire l’effort d’étudier et in fine de connaître le marché que l’on adresse. Quelles sont les chances pour qu’un ouvrage tire son épingle du jeu perdu au milieu de dizaines de milliers d’autres références ?

Y aller en direct n’a cependant pas que des avantages et les répercussions doivent être mesurées à deux aunes : la première c’est de savoir si l’activité de vente de droits étrangers sur les territoires visés ne sera pas pénalisée par une démarche directe. Les éditeurs partenaires locaux n’accueilleront pas avec un enthousiasme débordant l’arrive d’un concurrent. Quelle tête feront les éditeurs français de manga par exemple si les grands éditeurs japonais leur grillaient la politesse ? La seconde, c’est que si ces partenaires n’ont pas retenu les titres proposés en direct, c’est qu’il y a des raisons, et la première d’entre elle c’est qu’ils peuvent estimer qu’ils n’intéresseront pas leur marché. Alors certes, les éditeurs étrangers qui achètent des droits peuvent se tromper et n’ont pas un budget extensible d’achat de droits, mais ce n’est pas anodin. La prise de risque est donc sérieuse et l’investissement initial n’est pas assez négligeable pour se dire « advienne que pourra !« .

La question de la territorialisation et de l’exportation des catalogues ne se limite donc pas uniquement à ouvrir un peu le marché mais doit s’inscrire dans une vision beaucoup plus large, beaucoup plus inscrite dans le temps et, c’est ma conviction, désormais incontournable. Pour parler du marché de la bande-dessinée franco-belge, le déficit ancien de notoriété hors les pays européens francophones (peu ou prou) a enfin une chance d’être surmonté en passant par l’exploitation et la diffusion numériques. Le développement international et l’expansion numérique sont intrinsèquement liés mais à ce jour peu exploités, à deux exceptions notables en langue anglaise, les catalogues de Delcourt-Soleil et de Média-Participations (via Europe comics notamment), qui représentent à eux deux quelques centaines de titres traduits pour le moment.

Ce sera l’objet d’autres billets soyez-en assuré, et vos commentaires comme toujours sont les bienvenus !

Sébastien

Image d’ouverture : “globes” by tup wanders is licensed under CC BY 2.0
Image intermédiaire : A map by Mercator” by Jeremy Keith is licensed under CC BY 2.0

 

 

 

 

 

 

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