Ce que je dois à Pierre Seron

Le dessinateur et scénariste Pierre Seron est décédé.

Son nom est peut-être peu connu mais les lecteurs du Journal de Spirou et les amateurs de BD franco-belge n’ignorent pas l’existence des Petits Hommes, sa série Phare, et dans une moindre mesure des Centaures, Aurore et Ulysse, qui n’eurent pas la destinée en BD qu’ils méritaient pourtant.

Nous avons tous sans doute des auteurs phare dans nos Panthéons personnels, qu’ils soient musiciens, acteurs, écrivains ou, pour moi, auteurs de BD. Pour l’enfant et l’adolescent que je fus, l’œuvre de Pierre Seron m’a fait énormément rêver, m’a diverti, m’a appris quelques menues choses et surtout a été la première à me confronter à « l’objet » bande-dessinée par des audaces formelles qui peuvent sembler aujourd’hui anecdotiques mais qui pour moi furent des révélations. Ainsi des pages renversées dans La Planète Ranxerox, la disparition métaphysique de la couleur dans Le trou blanc ou l’idée maligne de croiser deux séries dans ce qui ne s’appelait pas encore un crossover entre le Scrameustache et les Petits Hommes. Pis, dans un album terrible il racontait la fin des Petits Hommes, totalement anéantis par des grands hommes malveillants à coups de mitraillettes et de bazookas. Cet album terrifiant, le tome 23 bien nommé Le dernier des Petits Hommes, avait marché en plein sur moi : j’ai vraiment cru que mes personnages préférés étaient massacrés devant mes yeux, jusqu’à un twist final qui m’avait laissé un goût très étrange dans la bouche. J’avais découvert la toute puissance d’un auteur sur ses créatures de papier et – nouvelle variation d’un jeu que Pierre affectionnait : la mise en abîme.

Mais l’influence et l’impact de Pierre Seron sur moi sont allés au-delà de la fascination d’un enfant pour un artiste élevé au rang quasi divin.

J’aime à raconter cette histoire véridique et très belle à son sujet : quand j’ai débuté ma carrière professionnelle comme pigiste en 2002, j’ai contacté plusieurs rédactions de magazines sur la BD, ma passion de toujours, avec l’espoir un peu fou de m’y faire une place. J’appelle ainsi un jour le rédacteur en chef de Bodoï et lui propose une interview de Pierre que je connaissais déjà et qui m’avait un jour donné son adresse personnelle durant un festival, dans le Sud de la France. Contre toute attente, ce rédacteur en chef me répond « Vous avez des antennes ? Je cherche quelqu’un sur le sujet depuis ce matin ! » Je me précipite alors chez Bodoï pour recevoir le feu vert et l’obtiens. Je contacte alors Pierre qui m’invite tout naturellement à venir le voir chez lui dans sa maison. Fou de joie, ému comme un gosse, je me pointe au rendez-vous à l’heure dite et… Pas de Pierre ! Maison vide, pas de voiture au garage, rien. Je devais prendre le train le soir même pour rentrer sur Paris et étais très inquiet, et même un peu vexé. Ma première interview avec un auteur que j’adore et il me plante ! Au bout de deux heures d’attente, voici Pierre qui arrive des courses avec son épouse. Il se confond en excuses devant moi, est très gêné d’avoir oublié ma visite. Il se plie en quatre pour que je me sente bien, me fait visiter sa maison, son atelier, déniche des albums des Centaures qu’il gardait précieusement et me les dédicace. Je passe alors deux heures à l’interviewer très sérieusement. Et son épouse et lui finissent par nous inviter à dîner, ma compagne qui m’avait conduit jusque là et moi. Moment suspendu, charmant, dont je garde bien sûr un souvenir vif et tendre.

Le plus beau dans cette histoire, c’est que l’article a fini par faire cinq pages dans Bodoï et constituait mon tout premier article rémunéré qui actait le début de ma carrière professionnelle. Imaginez un peu ce que j’ai ressenti : celui qui me met le pied à l’étrier n’est autre que cet auteur que j’ai admiré toute mon enfance. J’avais raison de croire en mes rêves, et par un merveilleux et chanceux coup du hasard, ma passion rejoignait ma toute jeune ambition. Parfois l’idée qu’on se fait de l’humain chez les artistes est vraie : bienveillant, attentif, généreux. C’était Pierre Seron.

Ma tristesse est grande, et ce petit billet ne saura jamais retranscrire suffisamment ce que je lui dois. Je ne peux que vous encourager à lire et relire ses albums, surtout ceux mettant en scène Cédille, Renaud et Dimanche, sans doute les plus drôles, inspirés et originaux dans la longue série des Petits Hommes. J’ai aussi une grande tendresse pour sa relecture des Dieux Grecs dans les Centaures, difficiles à trouver mais qui n’ont rien perdu en charme.

Merci encore, Pierre.

Sébastien

Légende pour l’image ci-dessous : Bodoï avait coutume de demander un dessin original pour les portraits et interviews, et Pierre avait donc réalisé cette illustration que j’ai ensuite récupérée à la rédaction et ai depuis sous verre…

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Une réflexion sur “Ce que je dois à Pierre Seron

  1. Je me souviens très bien de votre article dans Bodoï en 2003 (avant l’album « Chiche! »), j’avais été surpris mais content de voir un magazine un peu « pointu » publier une interview de P.Seron, car souvent le monde de la BD avait tendance à ne pas le reconnaitre à sa juste valeur. J’ai lu tous les albums des « Petits Hommes », mais je n’ai jamais eu l’occasion de rencontrer cet auteur, je regrette aujourd’hui, à l’époque de la série, de ne pas lui avoir écrit pour lui témoigner mon admiration… Merci pour votre article de Bodoï et votre article d’aujourd’hui.

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